Comment les médias français couvrent-ils la grossesse par autrui ?

Alors même que la gestation pour autrui (GPA) demeure interdite en droit français, elle a fait l’objet d’une couverture médiatique particulièrement soutenue entre 2019 et 2024.

S’appuyant sur l’analyse de 227 articles publiés dans cinq grands titres de la presse nationale et régionale — Le Monde, Libération, Le Figaro, Ouest-France et Le Point — cette étude, réalisée par la Coalition pour l'abolition de la maternité de substitution (CIAMS ), met en évidence le rôle central des médias dans la normalisation progressive de la GPA dans l’espace public.

Au-delà de la diversité apparente des lignes éditoriales, l’analyse révèle des schémas récurrents dans la manière dont la GPA est présentée. Ces cadres narratifs influencent profondément la compréhension du sujet : ils orientent les interprétations possibles, délimitent les contours du débat public et contribuent, le plus souvent, à invisibiliser les rapports de pouvoir et les enjeux d’exploitation qui sont pourtant au cœur de cette pratique.

Ainsi, cette étude soulève un enjeu démocratique majeur : celui du rôle des médias dans la formation de l’opinion et dans l’acceptation sociale de la gestation pour autrui.

 

 

Donner voix aux silenciées – La GPA dans la presse française

Résultats de la recherche

Comment la presse française normalise la gestation pour autrui (2019– 2024)

Dans une large majorité des articles, la gestation pour autrui est avant tout présentée comme un problème de droit : 42% des articles traitent des travaux juridiques (64 articles) et des décisions de justice (32 articles).

Le cœur du sujet n’est pas la pratique elle-même, ni les conditions dans lesquelles elle s’exerce, mais ses conséquences juridiques : filiation des enfants, transcription à l’état civil, reconnaissance des parents dits « d’intention », décisions de justice nationales ou européennes. Lorsque la GPA est analysée en tant qu’une question de droit, le problème implicite n’est pas l’exploitation des femmes, mais le manque d’encadrement juridique ou l’insuffisance de reconnaissance légale pour les adultes concernés.

 

En traitant la pratique comme un fait acquis, dont il ne resterait qu’à régler les effets secondaires, les médias contribuent à rendre impensable toute remise en cause structurelle de la gestation pour autrui elle-même.

Une catégorie particulièrement structurante du corpus est celle des « cas GPA », c’est-à-dire les articles qui présentent des situations concrètes de gestation pour autrui. Sur les 227 textes analysés, 55 relèvent de cette catégorie, soit près d’un quart du corpus. Ces articles sont particulièrement intéressants dans la mesure où ils interprètent la GPA à travers des histoires humaines individualisées, rendant le sujet plus proche et plus accessible pour les lecteurs. Le recours au récit personnel permet de donner un visage et une trajectoire à la pratique, en inscrivant la GPA dans une narration intime plutôt que dans une analyse juridique, politique ou économique.

Or, la majorité des articles consacrés à des « cas GPA » adoptent une posture neutre, voire favorable à la gestation pour autrui. Dans Le Monde, au cours de la période étudiée, aucun des dix articles relevant de cette catégorie ne donne place à des voix critiques. De manière plus générale, chaque titre du corpus comporte au moins un article interprétant explicitement la GPA du point de vue des commanditaires. Ce cadrage centré sur des parcours individuels tend ainsi à privilégier leur perspective tout en reléguant au second plan d'éventuelles analyses critiques de la pratique.

L’un des résultats les plus frappants de l’étude est l’invisibilisation quasi totale des mères porteuses dans la presse française. Dans la majorité des articles analysés, les femmes qui portent les grossesses sont soit totalement absentes, soit mentionnées de manière périphérique, sans nom, sans parole et sans histoire propre.

Lorsqu’elles apparaissent, les mères porteuses sont le plus souvent décrites à travers le regard des commanditaires : femmes « généreuses », « altruistes », parfois réduites à une figure abstraite de l’aide ou du don. Leurs conditions de vie, leurs motivations économiques, ainsi que les contraintes médicales, juridiques et contractuelles auxquelles elles sont soumises ne sont presque jamais abordées.

De rares exceptions existent toutefois : certains articles rendent compte, parfois de manière sensationnaliste, d’abus commis mais ces cas sont alors présentés comme des dérives locales ou circonstancielles. Cette invisibilisation n’est pas neutre. En effaçant les mères porteuses des récits, les médias rendent invisible le cœur même de la GPA : l’appropriation temporaire du corps d’une femme au profit d’autrui. Ce silence empêche de penser la GPA comme une relation de pouvoir asymétrique et contribue à naturaliser l’idée que le corps des femmes serait disponible pour répondre au désir d'enfants des autres.

L’analyse du corpus met également en évidence une marginalisation structurelle des critiques féministes de la gestation pour autrui. Ces voix sont très minoritaires parmi les 227 articles étudiés avec une dizaine de mentions, et leur présence varie fortement selon les médias : par exemple, les critiques féministes sont le plus souvent citées par Le Figaro et sont complètement absentes du Monde.

Cette marginalisation est renforcée par un processus de disqualification par association. Les critiques féministes abolitionnistes sont fréquemment juxtaposées à des positions conservatrices, de droite ou catholiques, et mises en opposition avec des discours qualifiés de « progressistes » ou « libéraux ». Ce dispositif narratif tend à enfermer la critique de la GPA dans un clivage idéologique simplificateur, qui empêche de la penser comme une analyse féministe.

Le corpus montre par ailleurs de manière très nette que la GPA est plus souvent construite dans l’espace médiatique comme une question de droits LGBT, et non comme un enjeu féministe. Cette hiérarchisation des cadres se manifeste concrètement dans le choix des interlocuteurs : les organisations et associations homosexuelles sont très plus sollicitées que les collectifs féministes, contribuant à reléguer la critique féministe à la marge du débat public.

Pour consulter le rapport de la CIAMS :
Donner voix aux silenciées – La GPA dans la presse française