Médias et GPA
Porteuses de vie
Cette page analyse la série télévisée "Porteuses de vie" sous l'ange du droit des femmes et de la dignité humaine, y compris celle des enfants à naître de ces conventions.
Comment les médias québécois couvrent-ils la grossesse par autrui ?
La série "Porteuses de Vie" est une série documentaire des Productions J. La série a été diffusée pour la première fois à Canal Vie en 2023 et suit des mères porteuses et des parents bénéficiaires dans leur parcours de grossesse pour autrui (GPA).
La série se veut un documentaire pour "démystifier" le processus des femmes porteuses. Sans rien changer au contenu, le documentaire peut facilement être vu comme un plaidoyer abolitionniste de la GPA tant les faits, les discours et les commentaires qui y sont présentés sont préoccupants.
Les mères porteuses

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Bénéficiaire(s)
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Geneviève
Méthode de conception : ses propres ovocytes
Geneviève n’avait jamais eu d’enfants avant de s’engager à porter une grossesse pour un couple d’hommes. N’ayant jamais fait l’expérience d’une grossesse, il est difficile d’affirmer que son consentement pouvait être pleinement éclairé.
Elle a par ailleurs effectué deux dons d’ovocytes ayant donné lieu à la création de douze embryons aujourd’hui cryoconservés. Le documentaire ne précise pas à qui ces embryons sont destinés, d’autant plus qu’elle affirme ne jamais vouloir être mère.
La méthode de conception n’est pas clairement détaillée, mais il est suggéré qu’elle a utilisé ses propres ovocytes. Cela correspondrait à une GPA dite « traditionnelle », dans laquelle la mère porteuse est à la fois la mère génétique et la mère biologique de l’enfant qu’elle porte.
Geneviève a accepté de se soumettre à un examen psychologique avant de s'engager comme mère porteuse à la demande des avocats des bénéficiaires (épisode 2). Un parallèle est souvent fait entre la GPA et le processus d’adoption. Or on observe ici une inversion des logiques et des priorités.
Dans le cadre de l’adoption, ce sont les futurs parents qui sont évalués, afin de garantir l’intérêt et le bien-être de l’enfant. Dans ce cas-ci, c’est la mère porteuse qui est soumise à un examen psychologique — non pas pour protéger l’enfant, mais pour sécuriser le projet des futurs parents.
Geneviève est l'une des mères porteuses n'ayant pas expérimenté de complications pendant la grossesse ou à l'accouchement. Le fait qu'elle n'a pas eu recours à une implantation d'embryons et qu'elle utilise ses propres ovocytes n'est probablement pas étranger au bon déroulement de la grossesse.
Marie-Ève Lamothe
Méthode de conception : insémination "artisanale" - utilisation de ses propres ovocytes
Au septième épisode de la série, le documentaire revient sur les GPA antérieures de Marie-Ève. On y apprend qu’un premier couple hétérosexuel a déjà obtenu un garçon (Thomas) grâce à un arrangement de GPA avec Marie-Ève. Le documentaire présente le deuxième couple pour lequel Marie-Ève a agi comme mère porteuse. Il s'agit cette fois d'un couple d’hommes gays rencontrés sur Facebook. De cet arrangement est né un petit garçon, Andy.
Cette deuxième GPA semble être une GPA dite « traditionnelle », c’est-à-dire obtenue par insémination artisanale, sans contact sexuel. Le documentaire ne précise toutefois pas si la première GPA s’est déroulée selon la même méthode.
Cette information serait utile à connaître, car elle pourrait expliquer les complications de grossesse que Marie-Ève a connues. Si sa première GPA a impliqué l’utilisation d’un ovocyte étranger, cet évènement pourrait avoir joué un rôle dans l’apparition de son diabète de grossesse. Cette information n'est toutefois pas connue.
Au moment du tournage, Marie-Ève en est à sa quatrième grossesse pour autrui en 4 ans et demi. À 33 ans, elle a déjà 2 enfants, et a déjà vécu 6 grossesses (sans compter les fausses-couches).
J'aime pas utiliser le mot mère biologique. J'aime pas ça. Je préfère dire génitrice. Je ne serai jamais la mère de ces enfants-là.
La filiation constitue un lien fondamental et bidirectionnel. Une mère peut refuser d'assumer un rôle parental. Elle ne peut pour autant effacer le lien d’origine ni priver un enfant de nommer ses racines. Elle peut, pour elle-même, refuser d’utiliser le mot « fils » pour désigner l’enfant issu de l’arrangement de GPA et préférer se définir comme « génitrice ». En revanche, elle ne peut imposer aux enfants un vocabulaire qui viderait ce lien de sa dimension humaine. Quand Marie-Ève déclare qu'elle ne sera jamais la mère de ces enfants, elle oublie qu'une relation implique au moins deux personnes. Ces enfants auront un jour la liberté de choisir les mots qui leur permettront de se définir et de nommer leurs liens. La manière dont ils vivront cette réalité leur appartiendra : elle pourra être source de questionnement, de souffrance ou de dévalorisation, mais ils pourront aussi s’en accommoder, voire s’en satisfaire. Quoi qu’il en soit, cette expérience ne dépendra pas des intentions de Marie-Ève ou de Pier-Luc.
La filiation est aussi un lien multi-directionnel. Les frères et soeurs sont concernés, de même que les grands-parents. De fait, Josée, la mère de Marie-Ève, a mal vécu la première GPA de sa fille (épisode 2). Une rupture de contacts de quelques mois s'en est suivi.
La quatrième grossesse, celle que Marie-Ève s'est engagé à mener pour Pier-Luc, fait l'objet du documentaire. Au moment du tournage, elle a déjà subi deux fausses-couches. Une première à 8 semaines de grossesse et une deuxième à 5 semaines. Dans l'arrangement avec Pier-Luc, Marie-Ève utilise ses propres ovocytes. La méthode d'insémination "artisanale" a de nouveau été utilisée.
Les complications de santé
À l'épisode 2 de la série Marie-ève révèle qu'elle fait du diabète de grossesse, ce qui met sa santé à risque à chaque grossesse. Le documentaire ne précise pas depuis quand cette condition existe. Marie-Éve a déjà deux enfants et en est à sa quatrième GPA. Elle devra prendre de l'insuline.
Une femme dans sa situation fait face à un risque cumulatif réel : elle risque une progression vers un diabète chronique et une augmentation du risque cardiovasculaire. Des complications obstétricales répétées sont plus susceptibles de se produire et il y a un épuisement métabolique à considérer.
Au 6ème épisode Marie-Ève est à 20 semaines de grossesse et se rend avec Pier-Luc pour son échographie. Elle tient ses propos après l'échographie :
Elle va avoir un caractère. Regarde, déjà de s'être rendue là, on a failli la perdre deux fois, plus les 2 fausses-couches d'avant, je me dis ça va être un beau bébé arc-en-ciel.
Quelques temps auparavant, elle avait subi un décollement placentaire et perdu beaucoup de sang (22 jours de saignement).
Marie-Ève a fini par accoucher d'une petite fille en santé. Elle n'est pas fermée à l'idée de faire un autre enfant pour Pier-Luc , ou du moins d'en discuter dans un an.
Pamela Bergeron
Méthode de conception : recours à des ovocytes étrangers + FIV
Au moment du tournage du documentaire, Pamela en est à son deuxième arrangement de grossesse pour autrui. Elle témoigne qu'elle aime être enceinte et qu'elle souhaite "aider" des familles.
Le conjoint de Pamela est interrogé et affirme qu’il soutient les démarches de Pamela. Il estime que les trois grossesses qu’elle a déjà menées — celles ayant donné naissance à leurs enfants — se sont toutes déroulées sans complication. Il estime que c'est son corps et son choix.
C'est important ici de bien prendre conscience du manque d'informations sur les GPA "génétiques". Le conjoint de Pamela (comme le couple Kevins-Kyle et Antonio) ne réalisent pas que les grossesses naturelles et les grossesses ayant recours à des ovocytes étrangers et des fécondations in vitro (FIV) ne comportent pas les mêmes risques et ne peuvent être comparées.
Hélas, la première GPA de Pamela se déroule mal. Il y a des complications placentaires suivies d'une hémorragie qui heureusement a pu être contrôlée. Pamela consulte son médecin de famille suite à cet évènement, afin de décider si elle va faire une autre GPA. Son médecin lui dit qu'il s'agit simplement d'une "bad-luck" et que ça aurait pu arriver à n'importe qui (sic). Rassurée, Pamela s'engage rapidement dans une deuxième GPA pour un couple d'hommes gays.
Selon l’étude
le risque d’hémorragie est 5,3 fois plus élevé dans le cadre d’une GPA avec fécondation in vitro que lors d’une grossesse spontanée. Il est important de souligner que cette comparaison porte sur les mêmes femmes, ce qui renforce la portée des résultats.

La relation filiale
Parlant des enfants issus des arrangements de GPA, Pamela dit :
Vu que ce ne sont pas mes ovules à moi, je me crée un lien de détachement. Tu sais, je les aime beaucoup, mais je ne vis pas ces grossesses comme si c'étaient les miennes. Tu sais, je ne vais pas leur parler, je ne vais pas flatter la bédaine.
Comme toujours, dans les processus de GPA, ce sont les besoins des adultes qui priment. Pamela crée volontairement une distance avec l'enfant afin de se préserver et ne pas souffrir de la séparation.
Les cours de préparation à la naissance insistent sur l'importance du développement du lien intra-utérin. Pourquoi les enfants issus de GPA n'auraient-ils pas les mêmes besoins et au nom de quoi les en prive-t-on ?
Selon le statut Facebook de Pamela, elle a donné naissance à un enfant nommé Ethan après le tournage du documentaire. Elle a aussi malheureusement vécu une séparation d'avec le père de ses enfants.
Marie-Claude
Méthode de conception : recours à des ovocytes étrangers + FIV
Marie-Claude, âgée de 43 ans, a déjà participé à une démarche de GPA. Lors de ce premier processus, elle est parvenue à devenir enceinte mais le foetus est mort in utero à 20 semaines de grossesse.
Elle raconte avoir frôlé la mort au moment de l’accouchement. Elle a subi une hémorragie importante, accompagnée d’un choc vagal difficile à stabiliser. Le placenta étant resté adhérent, une intervention d’urgence a été nécessaire : elle a dû subir un curetage et être intubée.
C'était un deuil qui était mal vu : pourquoi tu pleures ? C'est pas ton bébé. Ça fait que j'ai trouvé ça dur.
Elle a ensuite mené à terme une grossesse pour un couple d’hommes gays vivant à Toronto, dans le cadre d’une GPA impliquant un transfert d’embryon issu d’ovocyte étranger.
Par la suite, elle a entrepris une troisième GPA, cette fois en utilisant ses propres ovocytes, pour un autre couple d’hommes gays. Une petite fille, Béa, est née de ce processus. Au moment du tournage du documentaire, Marie-Claude et ce même couple sont engagés dans une nouvelle tentative pour un autre enfant, toujours avec ses ovocytes. À ce moment, Marie-Claude en est déjà à sa troisième fausse couche en un an (février, juin et décembre).
À l’épisode 8, Marie-Claude annonce à Julien et David, les parents de Béa, qu’elle est de nouveau enceinte. Elle exprime toutefois une grande appréhension, craignant de leur donner de faux espoirs. Au fil des témoignages présentés, un trait commun semble se dégager parmi les mères porteuses : elles démontrent une faible considération à leur propre bien-être, tant sur le plan physique que psychologique. Marie-Claude se préoccupe du sentiment de déception du couple plutôt que de s'inquiéter d'avoir à vivre une quatrième fausse-couche, ce qui survient deux mois plus tard.
Je pense que tant que mon corps va vouloir et que je ne serai pas en ménopause, et que je ne serai pas trop vieille et bien on va l'essayer. Je veux vraiment leur offrir un petit frère ou une petite soeur pour Béa.
Deux mères porteuses anonymes
Méthode de conception : recours à des ovocytes étrangers + implantation de deux embryons
Le couple formé d’Antonio et Kevins-Kyle a eu recours à deux mères porteuses différentes pour avoir des enfants sur une période de quelques années. Dans chaque cas, ils ont demandé l’implantation de deux embryons par grossesse. Ces embryons avaient été conçus à partir des ovocytes d’une même donneuse et du sperme de chacun des deux hommes. Leur objectif était d’obtenir des « jumeaux d’utérus ».
Selon l’étude canadienne Severe Maternal and Neonatal Morbidity Among Gestational Carriers: A Cohort Study (2024), le risque de morbidité maternelle sévère est de 2,3 % dans les grossesses spontanées. Il augmente à 4,3 % en cas de fécondation in vitro (FIV), et atteint 7,8 % dans le cadre d’une GPA avec FIV.
La morbidité maternelle sévère (Severe Maternal Morbidity) désigne la probabilité qu’une femme enceinte ou en post-partum développe des complications graves susceptibles de mettre en danger sa santé, voire sa vie. Il s’agit de situations médicales sérieuses liées à la grossesse ou à l’accouchement, nécessitant souvent des interventions d’urgence ou des soins intensifs.
Qu'un couple choisisse d'ajouter délibérément aux risques déjà élevés ceux associés aux grossesses gémellaires est inqualifiable. Il s’agit d’un choix intentionnel qui expose la mère porteuse et les enfants à naître à des complications accrues. Que de telles pratiques soient acceptées et pratiquées par certaines cliniques de fertilité soulève de sérieuses questions quant aux priorités de cette industrie et au peu de considération accordé à la santé des femmes et des enfants issus de cette pratique.
La première mère porteuse a dû subir une césarienne.
Selon l’étude
le risque de césarienne est 3 fois plus élevé dans le cadre d’une GPA avec fécondation in vitro que lors d’une grossesse spontanée. Il est important de souligner que cette étude compare les grossesses des mêmes femmes, ce qui renforce la portée des résultats.

La petite fille du couple de jumeaux qu'elle portait était morte in utero à cause d'une insuffisance placentaire.
Ce qui distingue une GPA "génétique" (où l'embryon est formé à partir des ovocytes d'une pourvoyeuse) d'une grossesse naturelle, est la présence d'un matériel génétique maternel "étranger" dans la formation du placenta foetal. Dans une grossesse naturelle ou une (GPA par insémination "artisanale"), le placenta fœtal contient le génome maternel (le génome de celle qui porte l'enfant) et celui du père. Dans une GPA gestationnelle, le placenta fœtal contient le génome de la pourvoyeuse d’ovocyte et du pourvoyeur de spermatozoÏdes, mais pas celui de la mère porteuse.
Les grossesses impliquant un matériel génétique entièrement étranger — comme dans le cas du don d’ovocytes ou de la GPA gestationnelle — sont associées à un risque accru de complications placentaires.
Quand l'animatrice demande aux bénéficiaires pourquoi ils n'ont pas eu recours à la même porteuse pour le deuxième couple de jumeaux, Kevin-Kyles explique à l'ainé :
C'est à cause de ce qui est arrivé avec ta soeur (décédée à la naissance). Si c'est elle (la mère porteuse) qui avait une anomalie à son utérus, on voulait pas prendre de chance.
Dans ce contexte, l’explication avancée par Kevins-Kyle, qui attribue l’insuffisance placentaire à une « anomalie de l’utérus » de la mère porteuse est probablement inexacte. Il est en réalité plus plausible que cette complication soit liée à l’utilisation d’un ovocyte génétiquement étranger à la mère porteuse.
Ce faisant, le choix de recourir à une autre mère porteuse pour une seconde grossesse témoigne d’une méconnaissance (ou d'une indifférence à vouloir s'informer) des risques qu'ils font courir à d'autres pour réaliser leur désir.
Le deuxième arrangement de GPA, qui impliquait aussi l'implantation de deux embryons, n'est pas décrit. On peut penser que tout s'est bien déroulé, au moins pour les deux enfants nés de cet arrangement.
Rachel
Méthode de conception : Recours à ses propre ovocytes, insémination artisanale
Selon un sondage ontarien [1] publié en 2019 et portant sur le degré de satisfaction des mères porteuses relativement à leur expérience, seulement 5.9% des GPA impliquaient des arrangements entre amis ou intra-familiaux.
Rachel fait partie de ce groupe de personnes. C'est elle-même qui proposé à un couple d'amis homosexuels de porter un enfant pour eux.
Les mères mono-parentales représentent 29.9% [1] des candidates mères porteuse dans l'industrie de la GPA au Canada. Rachel fait également partie de ce groupe.
Pourquoi ressent-elle ce besoin intense de faire plaisir à son couple d'amis, alors qu'ils ne lui ont pas demandé de lui rendre ce "service" est une question qui serait intéressante d'approfondir. Quoi qu'il en soit, ils acceptent la proposition de Rachel. Le fait qu'elle utilise ses propres ovocytes et que la conception se fait par insémination "artisanale" est en tout cas une option qui réduit les risques de la grossesse.
Rachel témoigne qu'elle se rend compte deux semaines après avoir accouché qu'elle vit un "tsunami" d'émotions. Elle a besoin de savoir quel sera son "titre" et demande au couple d'amis de se prononcer. Ce sont eux qui ont la responsabilité de lui trouver un "titre". Ils décident de l'appeler "marraine" et ceci semble la satisfaire. En fait cette question de titre officiel en cache probablement une autre beaucoup plus importante : quel sera son rôle dans la vie de cet enfant?
On peut s'étonner qu'au Québec, en 2026, il existe des femmes qui conçoivent des enfants avec des hommes, cèdent leur droit de filiation vis à vis l'enfant issu de cette conception et vont jusqu'à demander à ces hommes de leur octroyer un titre. Elles ont renoncé à tous leurs droits, même celui de se nommer par rapport à un enfant issu de leurs gènes et de leur ventre. Tout cela est fait au nom de la "libre disposition du corps".
RÉFÉRENCES
[1] Yee S, Goodman CV, Librach CL. “Not my child to give away”: A qualitative analysis of gestational surrogates’ experiences. Reprod Biomed Online. 2019 Aug;39 (2) :249-261. Les auteurs de cette étude sont associés à la clinique de fertilité "CReATe Fertility Centre" pratiquant à Toronto - Ontario.
Patrick et Maxime
Au moment où le documentaire présente le couple Maxime et Patrick, la mère porteuse perd ses eaux. Le couple tient absolument à ce que la mère porteuse accouche en Ontario, ce qui leur permettra de contourner le cadre juridique en vigueur au Québec(avant la réforme du droit de la famille). Au moment du tournage du documentaire, les conventions de GPA étaient de nullité absolue (non exécutoires) et le ou la conjoint/conjointe du père génétique devait se soumettre à un processus d'adoption pour faire reconnaître légalement son lien de parentalité.
Patrick et Maxime choisissent donc de conduire Geneviève jusqu’en Ontario plutôt que de l’emmener à l’hôpital le plus proche, au risque qu’elle accouche en chemin — un risque qu’aucun conjoint n’accepterait de faire courir à sa propre partenaire en travail.
À plusieurs reprises dans le documentaire (épisode 3), les bénéficiaires évoquent le « stress » qu’ils ont ressenti de devoir se rendre en Ontario en vitesse alors que le travail avait déjà commencé. Or, à aucun moment ce stress n’est associé à des préoccupations pour Geneviève ou pour le bébé. Il est systématiquement présenté comme une inquiétude liée aux démarches et aux contraintes légales.
À l’approche de l’hôpital, Geneviève demande aux bénéficiaires s’ils préfèrent se rendre à l’hôtel pour « relaxer » en attendant l’accouchement, ne sachant pas combien de temps le travail allait durer. Maxime répond : « on va y aller avec toi », puis Patrick ajoute : « on n’a rien d’autre à faire ».
Une telle remarque serait difficilement concevable de la part d’un futur père envers sa conjointe en train d’accoucher. Elle illustre pourtant, de manière brutale, la logique propre aux conventions de GPA.
Dans une naissance au sein d’un couple, les intérêts des parents convergent naturellement, parce qu’ils sont liés par une relation affective et un projet de vie commune. Le père se préoccupe à la fois de la mère et de l’enfant.
Dans le cadre d’une GPA, cette convergence d'intérêt n’existe pas. L’intérêt des bénéficiaires pour la mère porteuse semble conditionnel à l’issue attendue de l’entente. Dire « je vais assister à l’accouchement parce que je n’ai rien d’autre à faire » serait impensable dans un couple, précisément parce que le père éprouve, en principe, de la considération et de l’affection pour la mère de son enfant.
Pier-Luc Desjardins
"J'ai pas besoin d'une femme. J'ai pas besoin d'être en couple pour avoir un enfant"
Dans l’industrie de la GPA, les contrats sont, la plupart du temps, exclusivement centrés sur les attentes des adultes. Il est frappant de constater à quel point des besoins fondamentaux des enfants à naître y sont peu pris en compte.
À aucun moment du documentaire, la question du besoin de l’enfant d’avoir une mère n’est véritablement soulevée ni discutée.
Dans la plupart des cas, lorsqu’un enfant grandit sans son père ou sa mère, cela résulte de circonstances imprévues ou non souhaitées dans la trajectoire d’un couple ou d’un individu. À l’inverse, dans le cadre de la GPA, cette situation est organisée de manière intentionnelle, sans que la priorité accordée à l’intérêt de l’enfant, par rapport au désir des adultes, ne soit réellement interrogée.
Les familles monoparentales sont généralement considérées, dans les politiques sociales, comme des milieux plus vulnérables. Cette vulnérabilité s’explique notamment par des ressources financières souvent plus limitées, une charge parentale accrue, l’absence d’un second repère parental auquel l’enfant peut s’identifier, ainsi que par le manque de relais en cas de difficultés, comme une maladie ou un accident.
Par ailleurs, plusieurs études ont mis en évidence des corrélations entre certaines difficultés, notamment la délinquance juvénile, et l’absence du père
Anonymes
Le couple bénéficiaire ayant choisi de ne pas témoigner à la caméra, nous n'avons aucune information sur leurs motivations, leur statut, leurs demandes ou leur désirs.
Julien et David
Le couple Julien et David ont déjà obtenu une petite fille (Béa) par mère porteuse. Ils souhaitent en avoir un autre avec la même mère porteuse (Marie-Claude) qui fera 4 fausses-couches dans ce seul arrangement de GPA.
La mère porteuse avec laquelle ils ont pris cet arrangement a 43 ans au moment du tournage. Aucun des deux n'émet de craintes pour sa vie ou pour sa santé au cours de l'entretien filmé. Ils souhaitent que le processus fonctionne et devenir parents à nouveau.
Kevins-Kyle et Antonio
Le couple a eu recours à 2 mères porteuses ontariennes(subséquemment). Les deux femmes ont chacune porté deux embryons, conçus in vitro avec le sperme de chacun des deux hommes et des pourvoyeuses d'ovocytes.
Il y a eu une mortalité "in utero" de l'un des foetus du premier couple de jumeaux.
Les bénéficiaires expliquent qu'ils ont eu recours à une agence intermédiaire ontarienne pour ne pas avoir à passer par l'adoption pour le conjoint du père génétique.
Kevins-Kyles justifie la décision d'avoir recours à une agence intermédiaire entre autres choses parce qu'il préférait ne pas avoir affaire directement aux mères porteuses. Pour la mère d'Antonio, ces dernières sont "des incubateurs".
Les trois garçons semblent avoir bien intégré le narratif parental qu'ils répètent avec conviction. L'un des deux plus jeunes demeure avec des questionnements irrésolus : (combien ça a coûté ? Comment on peut être vivant sans avoir de mère ?)
Mario et Jean-Philippe
La perspective des enfants
Au deuxième épisode, l'animatrice demande : "Les enfants eux, est-ce qu'ils comprennent ? "
Marie-Ève (qui s'identifie comme étant une "génétrice") répond : "Maintenant oui. La première, la deuxième fois, pas tant. Il y a de l'engouement cette fois-ci.
La conjointe de Marie-Ève (qui s'appelle Marie-Ève aussi) ajoute :
Ma fille a vécu un stress l'année passée. Elle avait peur que, vu qu'on donnait des bébés que Marie-Ève porte, qu'on la donne elle aussi. Il a fallu que Marie-Ève lui explique " Elle a été voulue par ses deux mamans, mais si les autres parents n'existaient pas ces bébés là ne seraient pas là.
Le discours transmis à la fille de la conjointe de Marie-Ève présente la mère porteuse dans un rôle de « réparatrice » pour des personnes dont « le ventre serait brisé ».
Or, dans le cas de personnes seules ou de couples d’hommes — comme dans l’arrangement de GPA de Marie-Ève — cette condition ne correspond pas à la réalité : le ventre de Pierre-Luc n'est pas brisé, il s'agit d'un homme gay célibataire qui souhaite avoir un enfant sans conjointe et sans conjoint. Si ce type d’explication peut être reçu sans remise en question par un enfant, il est possible qu’il sera réévalué à mesure que celui-ci grandit et développera sa compréhension. Comment intègrera-t-elle ce mensonge ? Tout dépend de sa trajectoire personnelle et de sa personnalité.
La question de la définition du lien de filiation maternelle est évacuée du discours des deux femmes. L’enfant sera pourtant amené, tôt ou tard, à se demander ce qui fonde ce lien entre les adultes et les enfants qui l’entourent. Dans cette perspective, la maternité et le rôle de génitrice sont définis non pas par un ancrage biologique ou relationnel, mais par les intentions d'une femme : celle de garder l’enfant ou de le céder.
Pour un enfant, une telle conception peut s’avérer difficile à appréhender et à intégrer.
À l’épisode 8, le documentaire présente Rachel et sa fille Florence. Florence, une préadolescente, est l’une des deux enfants de Rachel. On lui demande, devant la caméra, de s’exprimer sur le lien qui l’unit au bébé Emmanuelle, né d’un arrangement de GPA entre sa mère et des amis.
En réalité, Emmanuelle est sa demi-sœur, puisque Rachel a utilisé ses propres ovocytes. La conception s’est faite par insémination dite « artisanale », sans contact physique, à partir d’un mélange du sperme du couple d’hommes.
L’animatrice lui pose alors la question suivante : « Emmanuelle, dans ta tête, c’est qui pour toi ? »
Ça c'est dur. C'est dur à expliquer. C'est comme "mon amie" de l'ami de maman. Puis, ma soeur d'une certaine manière, ça fait que...je ne sais pas trop là. Un moment donné ça devient ma cousine là."
L'animatrice : "Est-ce que vos papas vous ont raconté l'histoire de votre naissance?"
Réponse d'un des enfants : "Chaque année je trouve que ça change"
Il y a beaucoup de personnes qui me disent : "comment t'es vivant si t'as même pas de mère ?"
Ça a coûté combien de dollars pour les payer ?
La perspective des grands-parents
Josée, la mère de Marie-Ève, a mal intégré la première GPA de sa fille.
J'ai mis mes parents au pied du mur. Je ne leur ai pas demandé la permission. Je leur ai pas demandé s'ils étaient d'accord, je leur ai pas demandé ce qu'ils en pensaient.
Josée explique qu’elle avait déjà quatre petites-filles. Lorsqu’elle a appris que Marie-Ève portait un garçon, elle a éprouvé de la peine à l’idée qu’il soit confié à d’autres. Constatant la réaction négative de sa mère, Marie-Ève a pris ses distances pendant trois ou quatre mois — une période que Josée décrit comme un « petit froid ». À la naissance de l’enfant, Marie-Ève a partagé une photo, qui a ravivé chez Josée un sentiment de souffrance, elle qui en était la grand-mère biologique.
Pour la mère d'Antonio, (la grand-mère des jumeaux et de Mayson), la question de la GPA se résout par le fait que les deux mères porteuses n'étaient pas liées "génétiquement" aux 3 enfants. Sa situation est l'inverse de celle de Josée car elle est "bénéficiaire" de l'arrangement par le lien génétique du fils et de son conjoint.
J'avais peur que la mère porteuse ait un lien direct avec l'enfant. Finalement la mère porteuse, c'est un incubateur. Elle a aucun lien avec cet enfant là.
La mère de Marie-Claude a vécu différemment les GPA de sa fille à partir du moment où cette dernière a utilisé ses propres ovocytes. Elle confie à l'animatrice :
Béa c'est sa fille. Biologiquement (elle veut dire "génétiquement" et "biologiquement"). T'sais, ça j'ai d'la misère. J'ai huit petits-enfants. Alors pour moi elle fait un petit peu partie...peut-être pas à 100% mais il y a un petit quelque chose, tu sais...un petit attachement. J'aurais aimé ça la voir une fois la petite, mais les papas n'ont pas voulu. Alors ça, j'ai trouvé ça...pas fin.
J'étais pas contente. J'étais fâchée un petit peu après eux-autres. J'ai dit, "je ne veux pas la voler, je veux juste la voir une fois."
Mais c'est leur choix. Marie elle leur a donné la petite, c'est moi qu'il faut qui vive avec ça, qu'il faut qui accepte ça.

La perspective de la Chaire de recherche du Canada – Procréation pour autrui et liens familiaux
Au tout début de l'épisode 7 de la série documentaire "Porteuses de vie" , la titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la procréation pour autrui et liens familiaux déclare ceci :
Les personnes qui s'opposent à la GPA vont souvent mettre de l'avant ce qu'on appelle la chosification des enfants, c'est-à-dire que ce n'est pas un droit d'avoir un enfant, et donc, les personnes qui veulent en avoir un et ne peuvent pas en avoir un par elles-mêmes, puis qui ont recours à une mère porteuse, considèrent l'enfant comme un bien de consommation comme un autre.
Donc on s'achète un enfant comme on pourrait s'acheter une télévision par exemple. Ce que ça fait, c'est que ça invalide le désir d'enfants de ces parents-là. C'est comme si les parents infertiles n'avaient pas le droit de vouloir des enfants. Comme si leur désir d'enfant était moins légitime que celui des personnes fertiles.
Dans cette déclaration, Mme Côté évoque elle-même l’argument des opposants à la GPA, selon lequel cette pratique entraînerait une forme de chosification des enfants. Plutôt que d’y répondre en démontrant que cette critique est infondée, elle en réinterprète le sens. Elle soutient que la critique selon laquelle des enfants sont l’objet d’un contrat (la chosification) équivaut à nier le désir d’enfant des bénéficiaires.
Cet argument est indigne d'une titulaire de chaire de recherche
Mme Côté fait un procès d'intention aux opposants à cette pratique. Selon elle, les opposant "invalident le désir d'enfant des personnes infertiles". Elle fait abstraction que la critique des opposants porte sur les moyens, et non sur la légitimité du désir.
Nous avons souvent énoncé que l'industrie de la GPA se fonde sur la souffrance humaine. En voici une autre démonstration. L'argument de Mme Côté tient au fait que c'est la souffrance psychologique des personnes infertiles qui justifie la chosification des enfants.